Ultimes Limbes

Photos
LUX, LUMEN, SPLENDOR
Jean Luc Nancy

La lumière n'est pas elle-même une substance lumineuse: elle est la détente et la distance du monde, la vitesse absolue del l'apparition des corps, la sculpture de leurs masses, la courbure et l'éclat de leurs bords.

C'est ainsi qu'elle est lux, la lumière qu'on eût dit jadis “absolue" ou "primaire": la source rayonnante, distinguée de lumen, la lumière incidente dans la translucidité plus ou moins grande des surfaces, des matières, leurs réflexions et leurs réfractions. Aux bords des corps, lux est pliée, modulée, diffusée en lumen. Les limbes, qui intitulent cette série, sont un nom pour les bords, pour les bordures, leurs bandeaux, leurs ourlets, leurs nimbes.

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Photographie veut dire "inscription de la lumière", et cela devrait d'abord s'entendre de lux. C'est seulement par d'autres motifs, et pour d'autres qualités, que cette technique est devenue plus tard celle de la photo, en tant que l'enregistrement ou le ravissement instantané des formes éclairées. Anabell Guerrero revient au sens primitif - à ce sens qui sans doute restera toujours à venir, et qui fait toute l'ambiguité de l'art photographique : ne pas en rester à saisir ce qui baigne dans la lumière, mais épouser celle-ci, ses élans, ses trajectoires et ses plages. Non pas renvoyer à un élément lumineux, mais le pénétrer, jaillir avec lui et se ployer, et se tordre, et se rompre, rayonner et rayer. Ecrire lux à même lumen et capter ainsi splendor, la brillance de l'éclat renvoyé par les corps illuminés.

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Sans doute il s'agit alors d'un désir lumineux pour les corps (le contraire du désir allumé). La transparence de ce désir n'a rien de la supplication du manque, de l'absence : mais il désire dans l'adoration et dans l'intimité coupante de la présence, d'une présence délivrée à sa source, tendue, fuyante, en avant d'elle-même, préséance de lux derrière lumen, tout au fond de splendor. (Quelque chose d'un fiat : mais on ne dirait rien; un déclic suffit.)

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Pour cela, Anabell dispose de la lumière en face de l'objectif, dans un morceau de matière transparente et ondulée. Ce n'est pas un objet lumineux, c'est une pièce de lumen à l'état presque pur, à l'état presque naissant de lux. Cette chose est pourtant solide, elle est même parfois dure dans l'oeil comme une lame. Elle est comme un voile lui même dévoilé, la mise à nu d'une trame glacée. C'est une matière qui ne serait pas une matière plastique, mais la plastique elle même faite matière et élément, pièce ou structure élémentaire du creusement, de l'évidement, et du surgissement des corps. Ici, redoublant un corps de femme, c'est à dire un corps, absolument (peut-être les hommes, peut-être même les objets, n'ont-ils de corps que féminin).

Le redoublant, le creusant, le courbant, laissant ou faisant saillir sa suite ou sa prise. Pointe du sein, narine ou épaule plus présente qu'aucune exhibition, présente d'être nue et coupée à même une transparence visible.

Le torse, le sein, l'épaule, le dos, la nuque, les naissances du corps: ployées, pliées, tendues, abatttues, cherchées au loin, rétives dans l'abandon, ssurprises jusque dans la pose. Les bords et les abords du corps ; mais un corps est-il autre chose? Parfois, il y a l'imminence d'une perte ou d'une rupture, une extrémité d'étendue qui confine à sa propre annulation, comme si cette peau s'angoissait de savoir qu'elle ne sera pas touchée, que la transparence de sa propre nudité la retirera toujour pour l'exposer encore.

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Qu'est-ce que je vois, si je vois la transparence? Je vois cela qui me fait voir: lux derrière lumen, ou bien mon oeil lui même, un oeil rayonnant, et l'air ou bien le vide où splendor se détend, et le geste d'offrande d'une femme, et avec elle tout ce qui modèle mon regard : mon égard pour sa fuite éperdue.

Toucher un corps laisse sans voix. L'oeil touche, et ce toucher le courbe et le creuse du même coup, évide en lui un abîme lucide. Un repos, un apaisement infini sont promis au toucher - mais aussitôt les guette une inquiétude, une torsion soudaines. Le torse dérobe et la tête et le ventre, n'en livre que des pistes de fuite, de la lumière filée en fibres optiques, en axes; en hyperboles et en lignes fractales, échappée incertaine, par moments pénible.

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La matière transparente où le corps est noyé, sculpté (en aucune façon il n'est peint), offert et dérobé tout à la fois, cette matière qui le porte comme son désir d'être et d'être touché, elle est comme la membrane diaphane détachée des choses selon la théorie épicurienne de la vision, ou comme ces doubles lumineux qu'on imaginait prélevés sur le corps par la chambre obscure, aux débuts de la photographie (on craignait pour la santé pour l'intégrité des sujets). Mais en même temps, c'est tout autre chose, c'est une coïncidence ou une collision du fluide et du solide, de l'abstrait et du concret, de l'onde et de l'arête, du cristallin de l'oeil et de la pellicule du film.

C'est la lumière heurtée à elle-même et la vision en division interne, dans ce morceau de transparence crue, avec des soupçons de malaise, de minces crispations, des peurs et des surprises.

Alors, elle s'abat sur la transparence même, la peau se confond sans reste avec la lumière, les raies de son spectre et leur résolution finale dans le noir d'un oeil, d'une chevelure, dans la pointe d'un sein. Splendor se replie, lumen s'abîme, tout tend à devenir mat: lux est encore plus loin, ou bien, c'est elle, ce point sombre et mat.